Le marquis de Sade.
Le 2 juillet 1789, le marquis de Sade se poste à la fenêtre de sa cellule dans la tour Liberté, sixième étage, et harangue le faubourg Saint-Antoine à travers un entonnoir de tôle qu'il a fabriqué lui-même. Sa voix porte loin. Il crie que l'on égorge les détenus à l'intérieur. Le quartier s'agite. Les passants s'arrêtent. Le gouverneur Bernard-René Jordan de Launay, affolé, écrit dans la journée au ministre : il faut transférer « cet être qu'on ne peut soumettre » sans délai.
Le 4 juillet, Sade doit partir. Il est à la Bastille depuis cinq ans, transféré là depuis Vincennes en 1784 par lettre de cachet signée de Louis XVI, sur plainte de sa belle-mère. Cinq ans qu'il a mis à profit : des centaines de volumes dans sa cellule, des manuscrits, des cahiers. Et dissimulé dans une fente du mur, un rouleau de papier d'une douzaine de mètres : Les Cent Vingt Journées de Sodome, rédigé en minuscules caractères sur des feuilles collées bout à bout.
On lui laisse peu de temps pour rassembler ses affaires. Le rouleau reste dans le mur.
Sade est conduit à Charenton, maison de santé tenue par les frères de la Charité, au bord de la Marne. Il écrira plus tard avoir pleuré « des larmes de sang » sur ce manuscrit qu'il croit perdu à jamais. Il passera vingt-cinq ans à Charenton, où le père de Coulmiers, directeur bienveillant convaincu des vertus thérapeutiques du spectacle, lui laissera organiser des représentations théâtrales avec les pensionnaires — des mises en scène qui feront scandale dans tout Paris.
Dix jours après le transfert, le 14 juillet, la Bastille tombe. La foule envahit les cellules, pille les salles, fouille les recoins. Dans la cellule du sixième étage, quelqu'un trouve le rouleau. Launay, lui, est tué par la foule dans la journée — celui qui avait signé l'ordre de transfert.
Le manuscrit passe de mains en mains — collectionneurs, marchands, bibliophiles à travers l'Europe — avant d'être publié pour la première fois en 1904, à Berlin, par un psychiatre allemand. Sade était mort en 1814 en demandant dans son testament que les traces de sa tombe « disparaissent de dessus la surface de la terre ». Les Cent Vingt Journées, elles, ne disparaissent pas.