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Posé à l'angle nord-ouest de la place de la Concorde, face aux jardins des Tuileries, l'imposant bâtiment à colonnade que Gabriel dessina dans les années 1760 pour flanquer la place Louis XV incarne deux siècles de turbulences françaises. D'abord Garde-Meuble de la Couronne — entrepôt fastueux des joyaux et du mobilier royal —, il devient le ministère de la Marine sous la Révolution, et c'est sous ce nom qu'il entre dans la grande histoire.

Le bâtiment est au cœur de presque toutes les crises parisiennes. En juillet 1789, sur la place juste devant, le prince de Lambesc charge à la tête du régiment Royal-Allemand une foule venue protester contre le renvoi de Necker : la scène fait le tour de Paris et précipite la prise de la Bastille. En septembre 1792, des gardes suisses réfugiés dans l'hôtel sont massacrés ; la même semaine éclate le vol du siècle — pendant quatre nuits consécutives, une bande conduite par Paul Miette, Cadet Guyot et leurs complices emporte quelque 8 à 9 000 pierres précieuses, dont le Régent, le Sancy et le Bleu de France. En 1798, le toit du ministère accueille une station du télégraphe de Claude Chappe, capable de relier Paris à Brest en huit minutes. En mars 1848, François Arago, ministre de la Marine du gouvernement provisoire, y signe la création de la commission qui, sous l'impulsion de Victor Schœlcher, aboutira à l'abolition de l'esclavage. En mai 1871, le général fédéré Paul-Antoine Brunel en fait son quartier général lors de la Semaine sanglante ; des combattants y sont fusillés sur place, et court la rumeur — infondée — que Gustave Courbet se dissimulait dans une armoire du bâtiment.

Noms successifs du lieu
  • XVIIIe siècle Garde-Meuble de la Couronne : dépôt des joyaux et du mobilier royal, pied-à-terre parisien de Marie-Antoinette
  • 1789 Théâtre de la charge du prince de Lambesc sur la foule, l'un des déclencheurs directs de la Révolution
  • à partir de la Révolution Ministère de la Marine : siège de l'administration navale française
  • 1798 Station du télégraphe Chappe reliant Paris à Brest en 8 minutes
  • 1848 Lieu de signature de la commission d'abolition de l'esclavage sous Arago et Schœlcher
  • Depuis 2015 environ Hôtel de la Marine : musée et monument historique ouvert au public
Toponymie — place de la Concorde
place de la Concorde
Nom choisi par le Directoire pour marquer la réconciliation des Français après les excès de la Terreur.
Anciens noms : place Louis XV · place de la Révolution · place Louis XVI
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Événements à cette adresse
14 événements · 1789 — 1944
2 place de la Concorde — 8e arr.
Ministère de la Marine/Siège du haut-commandement allemand de la Marine (Marineministerieum)
Un groupe de trois marins allemands travaillant dans la salle des télex transmet à la Résistance les ordres envoyés aux bateaux et sous-marins opérant dans la Manche
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2 place de la Concorde — 8e arr.
2 place de la Concorde — 8e arr.
Barricade sous la Commune
Plus importante barricade de Paris pendant la Commune contournée par les versaillais
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2 place de la Concorde — 8e arr.
2 place de la Concorde — 8e arr.
Ministère de la Marine/Lieu de massacre de Communards
Massacre de combattants pendant la Semaine sanglante ; en priorité les soldats considérés comme déserteurs et les étrangers ayant rejoint la Commune
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Personnage(s) : Auguste Girardot ·Natheron ·Fédérés
2 place de la Concorde — 8e arr.
Ministère de la Marine
François Arago obtient la création d'une "commission d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises". Elle sera dirigée par Victor Schœlcher. Esclavage rétabli par Bonaparte en 1802. Le 4 mars 1848, quelques…

François Arago obtient la création d'une "commission d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises". Elle sera dirigée par Victor Schœlcher. Esclavage rétabli par Bonaparte en 1802.

Le 4 mars 1848, quelques jours après la révolution de Février, François Arago, nouveau ministre de la Marine et des Colonies dans le gouvernement provisoire, impose un tournant décisif : il fait créer une « commission d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises ». Cette commission doit préparer très vite un décret général, afin d’éviter que l’on se contente de vagues promesses ou d’une émancipation lente et conditionnelle, comme le souhaitent une partie des colons et des milieux d’affaires.

Arago confie la présidence effective des travaux à Victor Schœlcher, républicain radical, familier des Antilles et de l’Afrique, qui milite depuis des années pour une abolition immédiate, sans rachat des esclaves par l’État. Autour de lui siègent des figures venues des colonies ou du mouvement abolitionniste, comme Auguste‑François Perrinon, officier martiniquais, Henri‑Joseph Mestro, Adolphe Gatine, Charles Gaumont, Louis Percin, ainsi que l’historien Henri Wallon, futur artisan de l’« amendement Wallon » sous la IIIᵉ République. L’objectif est clair : rédiger, en quelques semaines, un texte qui mette un terme sans équivoque à un système rétabli en 1802 par Bonaparte, après l’abolition de 1794.

La commission travaille dans l’urgence, auditionne témoins et délégués, discute du sort des nouveaux libres, de la citoyenneté, du travail et des indemnités éventuelles aux anciens maîtres. De ces débats sortira le décret du 27 avril 1848, qui proclame la liberté dans toutes les colonies françaises et fait de tous les anciens esclaves des citoyens à part entière – une rupture majeure, arrachée dans le sillage direct de la révolution parisienne de février.

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2 place de la Concorde — 8e arr.
Hôtel de Coislin/Demeure de François-René de Chateaubriand
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2 place de la Concorde — 8e arr.
2 place de la Concorde — 8e arr.
Hôtel du Garde-Meuble/Garde-Meuble de la Couronne/Ministère de la Marine
Pendant que Paris massacre dans ses prisons, trente hommes s'introduisent nuit après nuit dans le palais des rois et vident le trésor de la Couronne. Le 2 septembre 1792, les prisons parisiennes ont commencé à se vider…

Pendant que Paris massacre dans ses prisons, trente hommes s'introduisent nuit après nuit dans le palais des rois et vident le trésor de la Couronne.

Le 2 septembre 1792, les prisons parisiennes ont commencé à se vider par le fer. La Convention nationale n'est pas encore constituée. Dans cette capitale assiégée par ses propres angoisses, le Garde-Meuble de la Couronne, place Louis-XV (future place de la Révolution, actuelle place de la Concorde), garde ses trésors dans une relative indolence. Les bijoux sont exposés à la galerie du premier étage, illuminés le soir, visibles depuis la rue. La garde est insuffisante depuis que les scellés ont été posés aux Tuileries : une demande de renforcement auprès du ministère de l'Intérieur a été rejetée.

Paul Miette, récidiviste organisé, a reconnu les lieux. Dans la nuit du 11 au 12 septembre, une première équipe s'introduit dans le bâtiment. Les vols se succèdent pendant cinq nuits. Vers le 16 septembre, le trésor a été largement vidé : environ 9 000 pierres précieuses ont disparu, dont le Régent (diamant blanc estimé à douze millions de livres), le Sancy, la Toison d'Or, les Mazarins. Le Bleu de France, diamant issu d'une gemme rapportée des Indes en 1668 par le marchand Tavernier, taillée pour Louis XIV et portée par Louis XV, est lui aussi emporté.

L'affaire éclate le 16 septembre au matin. Le maire de Paris Jean-Jacques Chambon et Joseph Douligny, responsable du Garde-Meuble, sont arrêtés pour négligence. Les investigations s'étalent sur deux ans. Le Régent est retrouvé en 1793, caché dans un grenier proche. Le Sancy reparaît en 1794. Deux tiers des bijoux sont finalement récupérés.

Le Bleu de France, lui, disparaît définitivement. On le retrouve en 1812 à Londres, retaillé pour n'être plus identifiable, passant de main en main entre aristocrates et banquiers. En 1949, sous le nom de "Hope Diamond", il entre dans les collections du Smithsonian Institution à Washington, où il se trouve encore. Trois millions de livres tournois extraits du trésor de Louis XIV finissent dans un musée américain : une parabole de ce que la Révolution a dispersé de la monarchie.

L'épisode illustre le paradoxe de la République en ses moments de paroxysme : pendant que la Convention refonde le droit et l'État, l'État perd le contrôle de ses propres palais. Le vol du Garde-Meuble n'est pas un acte politique, mais il survient dans une semaine où Paris se convainc que tout est possible.

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2 place de la Concorde — 8e arr.
2 place de la Concorde — 8e arr.
Hôtel du Garde-Meuble/Garde-Meuble de la Couronne (salle des armes)
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2 place de la Concorde — 8e arr.
Place Louis XV
Le dimanche 12 juillet 1789, Paris apprend que le roi a renvoyé Necker. Une charge de cavalerie aux Tuileries, grossie par la rumeur, fait basculer la ville : deux jours plus tard, la Bastille tombe. À Versailles, les…

Le dimanche 12 juillet 1789, Paris apprend que le roi a renvoyé Necker. Une charge de cavalerie aux Tuileries, grossie par la rumeur, fait basculer la ville : deux jours plus tard, la Bastille tombe.

À Versailles, les états généraux sont devenus l’Assemblée nationale, et Louis XVI s’apprête à reprendre les choses en main. Il a fait appel à la troupe. Parmi les régiments venus à Paris, le Royal-Allemand, un régiment de cavalerie qui appartient à son colonel, Charles-Eugène de Lorraine, prince de Lambesc, cousin de la reine Marie-Antoinette : parti de Valenciennes sur ordre du roi, il campe depuis le 7 juillet dans les jardins de la Muette. Le 11, le roi congédie son ministre des Finances, Jacques Necker, coupable à ses yeux d’une « condescendance extrême » envers les états généraux. Le banquier genevois quitte aussitôt la France. Or ce « ministre patriote » est adulé des Parisiens, qui achètent son portrait, ses médailles, ses bustes.

La nouvelle se répand dans Paris le dimanche 12. Dans le jardin du Palais-Royal, devant le café de Foy, un avocat encore peu connu, Camille Desmoulins, monte sur une table, un pistolet dans chaque main : « M. Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin d’une Saint-Barthélemy des patriotes. » Il appelle la foule aux armes ; on convient d’un signe de ralliement, une cocarde verte, « couleur de l’espérance ». Des cortèges promènent dans les rues les bustes de Necker et du duc d’Orléans. La foule se masse sur la place Louis-XV, l’actuelle place de la Concorde, et à l’entrée du jardin des Tuileries. Lambesc reçoit l’ordre de la disperser. Le baron de Besenval, qui commande la garnison de Paris et craint les reproches de la cour, lui fait mettre sabre au clair.

Formé à la guerre, pas au maintien de l’ordre, le prince lance ses cavaliers vers les Tuileries. Du haut de la terrasse, on leur jette des bouteilles, des chaises, des pierres ; des cavaliers tombent, les autres frappent du plat du sabre. Dans la bousculade, Lambesc renverse un jeune instituteur ; une femme qui tient un enfant par la main tombe, et se relève sans mal. Le pont tournant dégagé, il ramène sa troupe sur la place. Il y a des blessés, peut-être des morts.

Petite gravure : sous les arbres d’un jardin, un cavalier fond sur un homme à terre ; au premier plan, une femme et un enfant s’enfuient
« Aanval van Lambesch op eenige wandelaars » : l’attaque de Lambesc contre des promeneurs, selon une petite estampe anonyme à légende néerlandaise (musée Carnavalet) — Anonyme — musée Carnavalet / Paris Musées (CC0)

La rumeur fait le reste : on raconte que les soldats ont tiré sur les passants, on montre le prince égorgeant un vieillard qui demandait grâce à genoux. À l’appel d’un agitateur orléaniste, Gonchon, des émeutiers et des gardes françaises accourent sur la place pour en chasser ces soldats « étrangers ». Vers sept heures du soir, les gardes françaises ouvrent le feu et blessent trois cavaliers. À huit heures, Lambesc se replie par les Champs-Élysées vers le Champ-de-Mars. Besenval, ulcéré par la passivité de la cour, retire ses troupes de Paris.

La ville est livrée à elle-même. Du 9 au 17 juillet, quarante des cinquante-quatre barrières de l’octroi sont incendiées. Le 13, les électeurs de Paris, réunis à l’Hôtel de ville, créent une milice bourgeoise, qui portera la cocarde aux couleurs de la ville, le rouge et le bleu. Pour s’armer, la foule pille le Garde-Meuble de la Couronne, l’actuel hôtel de la Marine, au nord de la place ; il n’y trouve que des armes anciennes. Le 14, elle prend les Invalides, puis la Bastille.

Portrait en miniature, dans un cadre rond doré : un homme aux cheveux poudrés, en habit rouge à revers bleus
Charles-Eugène de Lorraine, prince de Lambesc (portrait en miniature) — Portrait du XVIIIe siècle — Archives Paris révolutionnaire

Louis XVI rappelle Necker dès le 16 juillet. Le soir même, Lambesc reçoit l’ordre de gagner Metz. Il émigre avant la fin de l’année, servira dans l’armée autrichienne et mourra à Vienne en 1825. Mis en accusation pour sa charge, il sera déféré au tribunal du Châtelet, où deux témoins assureront que la foule avait attaqué la première. Besenval, arrêté près de Provins, ne devra la vie qu’à l’intervention de Necker ; jugé pour crime de lèse-nation, il sera acquitté.

Emplacement : devant le Garde-Meuble
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2 place de la Concorde — 8e arr.
2 place de la Concorde — 8e arr.
Aujourd'hui

Restauré et ouvert au public en 2021 sous le nom d'Hôtel de la Marine, le bâtiment est désormais un musée géré par le Centre des monuments nationaux. On peut y visiter les fastueux appartements du XVIIIe siècle, les salons de l'intendant et les garde-robes reconstitués — un écrin qui donne enfin à voir l'intérieur d'un des plus beaux édifices de la place de la Concorde.

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