Au 38 du quai des Orfèvres, dans ce premier arrondissement où les joailliers et orfèvres avaient jadis pignon sur rue, se dresse un édifice dont l'histoire épouse deux siècles de convulsions parisiennes. Avant d'être le temple de la police, le bâtiment est d'abord une maison des chanoinesses : c'est là que naît, en 1636, Nicolas Boileau Despréaux, futur législateur du Parnasse français. Quelques décennies plus tard, en 1694, le même immeuble — ou ses proches dépendances — voit venir au monde François-Marie Arouet, qui se fera appeler Voltaire. Deux génies de la littérature française pour un même coin de quai : l'endroit commençait bien.
La Révolution impose une autre dramaturgie. Dans la nuit du 9 thermidor an II (27 juillet 1794), les locaux administratifs du quai deviennent le théâtre d'une scène décisive : Jean-Baptiste Coffinhal y libère Robespierre, arrêté sur décret de la Convention, pour l'entraîner — semble-t-il contre son gré — vers l'Hôtel de Ville. Ce geste scellera son destin en lui collant l'étiquette de rebelle.
En 1848, le bouillonnant Marc Caussidière s'empare de la préfecture dès les premières heures de la République, la transformant en fief révolutionnaire : armes distribuées dans les cours, club politique organisé militairement dans les combles par Pierre Grandmesnil, et finalement retranchement désespéré après l'émeute du 15 mai — avant que Caussidière ne prenne la fuite. En 1871, la Commune en fait son quartier général : Raoul Rigault y traque les indicateurs de l'Empire, Théophile Ferré y préside des réunions matinales tendues, jusqu'à l'incendie final de la Semaine sanglante qui réduit l'édifice en cendres.
- 1636 Maison des chanoinesses — naissance de Boileau
- 1694 Même site : naissance de Voltaire (alors maison particulière)
- 1794 Locaux administratifs utilisés lors de la crise du 9 thermidor
- 1848 — 1871 Préfecture de police — dite aussi « la Rousse » ou « rue de Jérusalem »
- 24 mai 1871 Incendie par les fédérés pendant la Semaine sanglante ; la préfecture déménage dans la caserne de la Cité
Le 36 quai des Orfèvres — adresse mythifiée par la fiction policière — occupe aujourd'hui ce tronçon du quai et abrite la Direction régionale de la police judiciaire de Paris. L'édifice reconstruit après 1871 n'a plus grand-chose de commun avec le bâtiment révolutionnaire, mais le quai conserve son atmosphère de frontière entre la ville et la Seine.