Jean-Paul Marat tué dans sa baignoire : deux journaux se disputent sa voix

Hôtel de Cahors/Demeure de Jean-Paul Marat

 18 rue de l' École de Médecine - 6e arr. (emplacement de l'angle de l'École de Médecine)

 

La Mort de Marat (1793).

Peinture de Jacques-Louis David, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Le 13 juillet 1793, en fin d'après-midi, une jeune femme venue de Caen se présente au 30 rue des Cordeliers. Elle insiste, dit détenir des noms de Girondins réfugiés en Normandie. Marat la reçoit dans son cabinet, au premier étage, plongé dans une baignoire sabot où il soulage la maladie de peau qui le ronge, une planche en travers lui servant de bureau. Charlotte Corday tire un couteau de sous son fichu et frappe une seule fois, sous la clavicule. Il crie — « À moi, ma chère amie ! » selon les récits — et s'effondre. Simonne Évrard, sa compagne, accourt trop tard.

Tout, ce mois-là, tient dans un mouchoir de poche. La maison de Marat, l'église des ci-devant Cordeliers, le jardin du couvent : quelques dizaines de mètres, au cœur du quartier le plus radical de Paris. C'est là que David met en scène les funérailles. Le corps est exposé dans l'ancienne église les 15 et 16 juillet, la plaie offerte aux regards, drapé de tricolore. Le 16 au soir, le cortège s'ébranle à travers le quartier ; on n'inhume Marat qu'entre onze heures et minuit, sous les arbres du jardin des Cordeliers, à deux pas de sa baignoire. Son cœur, dit-on, est déposé à part, dans une urne suspendue à la voûte du club.

Or ce même 16 juillet, tandis qu'on l'enterre, Marat reparaît en librairie. Jacques Roux, le « curé rouge » de la section des Gravilliers, toute proche, publie le numéro 243 du Publiciste de la République française, sous-titré « par l'ombre de Marat, l'Ami du peuple ». Le chiffre n'est pas un hasard : il reprend la numérotation là où l'Ami du peuple l'avait laissée, comme si la mort n'avait rien interrompu. Quatre jours plus tard, le 20 juillet, un autre enragé, Jean-Théophile Leclerc, fait paraître à son tour un nouvel Ami du peuple. Deux journaux, deux héritiers autoproclamés, pour un mort qui n'a pas eu le temps de désigner de successeur.

La compagne du tribun ne l'entend pas ainsi. Le 8 août 1793, Simonne Évrard se présente à la barre de la Convention et dénonce les « écrivains scélérats » qui se parent du nom de Marat — Roux et Leclerc nommément. L'attaque tombe au plus mauvais moment pour les enragés : Robespierre les a déjà pris en grippe. Roux est arrêté quelques jours plus tard, condamné, et se donne la mort en prison au début de 1794 ; Leclerc se tait. L'ombre de Marat n'aura servi ses porteurs que quelques semaines.

Du 30 rue des Cordeliers, il ne reste rien : la maison, devenue le 20 rue de l'École-de-Médecine, fut expropriée puis démolie en 1877 pour agrandir la faculté de médecine. Dans La Sainte Famille, Marx dresse la généalogie de « l'idée communiste » et retient, pour représenter le mouvement révolutionnaire à mi-course, deux noms exactement : Leclerc et Roux — les deux journalistes du quartier qui, la semaine des funérailles, s'étaient emparés de la voix du mort.