Pierre-François Palloy (1755-1835), dit le Patriote, entrepreneur de la démolition de la Bastille, 1789.
Musée Carnavalet, Histoire de Paris.
Il n'a pas pris la Bastille : il l'a vendue, pierre par pierre.
Dès le lendemain de la prise, un entrepreneur en bâtiment de trente-quatre ans s'installe sur le chantier le plus convoité de Paris. Pierre-François Palloy n'a pas attendu qu'on le lui demande : il a lancé ses hommes sur les tours dès le soir du 14 juillet, et se fait confirmer l'adjudication deux jours plus tard. Jusqu'à sept cents ouvriers y travailleront, quatre-vingt-seize semaines durant — la démolition ne s'achèvera qu'au printemps 1791.
Palloy a compris avant tout le monde ce que vaut un tas de gravats chargé de symbole. Il se rebaptise « Palloy le Patriote » et transforme le chantier en entreprise. On visite, contre paiement, les cachots qu'il a garnis de chaînes et d'ossements ; on repart avec un souvenir. Surtout, il fait tailler dans les blocs de la forteresse des Bastilles miniatures — de véritables maquettes de pierre — qu'il expédie à chacun des quatre-vingt-trois départements, ne réclamant, dit-il, que le remboursement du port. À l'automne 1790, deux cent quarante-six caisses de reliques patriotiques partent sillonner la France.
Le reste des pierres se disperse dans Paris. Les meilleurs blocs prennent le chemin des quais : on les emploie aux parties hautes du pont Louis XVI, qu'on achève en 1791. L'intention, alors, est affichée : que le peuple, en le franchissant, « foule aux pieds » chaque jour l'ancienne forteresse.
Quant au Patriote, sa légende résiste mal à l'examen. En 1794, on l'emprisonne deux mois pour malversations. En 1814, quand les Bourbons reprennent le trône, Palloy accepte leur décoration royale — la Décoration du Lys. Le démolisseur de la Bastille finit décoré par les rois.
Le pont, lui, est toujours là — rebaptisé pont de la Concorde. Chaque jour, les députés qui gagnent le Palais-Bourbon le franchissent sans y penser : sous leurs pas, les dernières pierres de la Bastille.