L'archevêque de Paris sur une barricade, blessé mortellement par une balle tirée par les forces dites "de l'ordre"

Barricade à l'entrée du faubourg St Antoine/Barricade en Juin 1848

Carte d'échange Chocolat Guerin-Boutron, série Historic Words

Un rameau vert à la main, l'archevêque de Paris escalade la plus grande barricade de juin 1848 : il veut arrêter le massacre. Le massacre ne l'a pas attendu.

Paris est en guerre civile depuis trois jours. Le 22 juin 1848, les ouvriers des Ateliers nationaux — ces chantiers créés par la République en février pour donner du travail aux chômeurs — apprennent que le gouvernement les ferme. Cent mille hommes jetés à la rue, sans travail, sans indemnité, avec pour seule proposition l'enrôlement dans l'armée ou le départ vers les marais de Sologne. Le 23, les barricades se lèvent dans tout l'est parisien.

Le général Cavaignac, investi des pleins pouvoirs par l'Assemblée, mène la répression avec méthode. L'artillerie pilonne les quartiers ouvriers. Le faubourg Saint-Antoine, cœur de l'insurrection, résiste. À son entrée, face à la place de la Bastille, une immense barricade barre la rue — la plus grande, la plus symbolique, la dernière à tomber.

C'est devant cette barricade que le général François de Négrier est tué d'une balle au front le 25 juin, en menant l'assaut. Et c'est sur cette même barricade que, quelques heures plus tard, Mgr Denys Affre, archevêque de Paris, décide de monter.

Affre a cinquante-quatre ans. Encouragé par Frédéric Ozanam, fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il s'est convaincu que son intervention personnelle peut ramener la paix. Cavaignac tente de l'en dissuader. L'archevêque insiste. Il part à pied vers le faubourg, accompagné de quelques fidèles, un rameau vert à la main en signe de paix, porteur d'une proclamation gouvernementale promettant le pardon aux insurgés qui déposeront les armes.

Il monte sur la barricade. Les tirs cessent. Le silence se fait — un silence improbable dans ce faubourg qui tonne depuis trois jours. Affre commence à parler. Mais un coup de feu claque. D'où ? La question n'a jamais été tranchée. L'opinion dominante veut que le premier tir soit venu des lignes de la Garde nationale. Les insurgés, croyant à un piège, ripostent. La fusillade reprend, chaotique. Au milieu de la confusion, une balle frappe l'archevêque dans les reins. Il s'effondre.

Les insurgés le portent au presbytère de Saint-Antoine sur un brancard de fortune. On le ramène le lendemain au palais épiscopal. Il meurt le 27 juin au matin. Ses derniers mots, entrés dans la légende : « Puisse mon sang être le dernier versé ! »

Il ne l'est pas. La répression de Cavaignac fera entre trois et cinq mille morts parmi les insurgés, auxquels s'ajoutent les déportations massives vers l'Algérie. L'insurrection de juin 1848 est, pour Marx, le moment de vérité de la révolution : dans Les Luttes de classes en France (1850), il y voit le premier affrontement ouvert entre le prolétariat et la bourgeoisie républicaine — la « fraternité » de février démasquée en « guerre civile sous sa forme la plus effroyable, la guerre du travail contre le capital ». La République avait promis du travail ; elle envoie l'artillerie. L'archevêque, entre les deux camps, tombe du côté où personne ne l'attendait.