La rue Cadet prolonge un vieux chemin de faubourg dont l'histoire remonte bien avant la Révolution. Rochegude rappelle qu'elle s'appelait encore « rue de la Voirie » au XVII e siècle, et que les Cadet — maîtres jardiniers établis dans ce secteur depuis l'époque de Charles IX — donnèrent leur nom au lieu-dit « clos Cadet ». C'est cette mémoire foncière que l'on retrouve dans la dénomination officielle : à la fin du XVIII e siècle, quand le chemin est aligné et loti, il prend le nom de Cadet de Chambine, propriétaire des terrains traversés. À l'extrémité donnant sur le faubourg Montmartre se trouvait jadis le pont des Porcherons, et la Croix Cadet marquait le carrefour d'où partait le chemin de Clignancourt ; la borne frontière de 1728, toujours visible au n° 5, rappelle que l'on était alors aux confins de la ville. Le poste d'octroi voisin sera remplacé par la barrière Montmartre en 1786.
La rue se construit vraiment au tournant du XIX e siècle et devient rapidement un haut lieu de la vie culturelle et associative parisienne. Aux n° 9-11, Ignace Pleyel inaugure vers 1830 sa première salle de concerts ; c'est là que le 26 février 1832, un jeune Frédéric Chopin se révèle au public parisien d'un seul coup de génie. Quelques numéros plus loin, au n° 21, Étienne Cabet fonde entre 1833 et 1835 un journal communiste chrétien avec la collaboration de Théodore Dézamy, avant que les deux hommes ne se brouillent. Plus tard naît au même adresse Le Petit Journal, premier quotidien populaire vendu un sou, qui tirera jusqu'à 800 000 exemplaires avant d'être interdit sous la Commune.
La rue Cadet est aussi une adresse maçonnique de premier plan. En 1857, le Grand Orient de France s'installe au n° 16 ; en 1860, Napoléon-Jérôme Bonaparte — surnommé ici avec causticité « le massacreur des ouvriers lyonnais » — y est désigné Grand Maître par Louis-Napoléon. En 1871, lors de la Commune, une délégation raccompagne jusqu'au siège de la rue Cadet les francs-maçons venus soutenir le mouvement à l'Hôtel de Ville, acclamés en chemin par la foule. Au n° 18, la salle de bal animée par Rigolboche se mue en club révolutionnaire, et Jules Vallès y avait tenu dès 1865 une conférence fracassante sur Balzac. La Ligue des droits de l'homme est fondée au n° 16 en 1888 ; en 1933, le Groupe Octobre y donne son premier spectacle complet en soutien aux condamnés de Scottsboro. Sous l'Occupation, les locaux du Grand Orient sont réquisitionnés par le « Service des sociétés secrètes » — dernier avatar, sinistre, d'une rue qui n'a cessé de brasser utopies, musique et résistances.