La rue de Clichy tient son nom de la destination qu'elle indique : elle mène, tout simplement, au village de Clichy. Tracée sur d'anciens terrains périphériques, elle s'étire sur près de 800 mètres entre la place d'Estienne d'Orves et la place de Clichy, où elle débouche dans le tourbillon du boulevard extérieur. Son histoire est un condensé saisissant de la vie parisienne, de la débauche d'Ancien Régime aux avant-gardes fin-de-siècle.
Au milieu du XVIIIe siècle, les numéros 16 à 38 abritent déjà un lieu de plaisir sulfureux, fréquenté sous le règne de Louis XV — et dont la réputation n'échappe pas à la cour. C'est dans cette même rue qu'en 1791 est remisée la lourde berline dans laquelle Louis XVI, Marie-Antoinette et leur famille tentent de fuir Paris : on connaît la suite, et le nom de Varennes. Deux ans plus tard, c'est au n° 55 que se terrent plusieurs Girondins traqués par la Terreur : Pierre Vergniaud, l'éloquent avocat de Bordeaux, se cache chez sa maîtresse, la comédienne et musicienne Amélie-Julie Candeille ; d'autres fugitifs bénéficient de la protection de la maîtresse du duc de Gramont. En 1795–1797, le n° 27 devient le quartier général des Clichyens, ces députés monarchistes constitutionnels qui donnent leur nom au club — et presque à un coup d'État. La tentative de Pichegru tourne court : les conjurés sont déportés en Guyane, condamnés à ce qu'on appellera la guillotine sèche.
La rue oscille sans cesse entre fête et contrainte. Le terrain des anciennes « folies » devient successivement Tivoli (1811), salon de la pétillante Fortunée Hamelin (1821), puis troisième Tivoli à la Folie Bouxière (1826–1841), l'un des premiers parcs d'attractions parisiens, avec ascensions aéronautiques et tir à la cible. Parallèlement, aux n° 54–68, une ancienne demeure se mue en prison pour dettes après 1834 : en 1848, la Garde mobile y confectionne ses uniformes — ce que Marx observe pour forger le concept de Lumpenproletariat. La famille Hugo y réside entre 1804 et 1807, puis Victor Hugo y revient au n° 21 après 1874. Le n° 55 concentre à lui seul une révolution théâtrale : Lugné-Poë y fonde le Théâtre de l'Œuvre en 1893, y présente les premiers tableaux nabis, et crée Ubu Roi d'Alfred Jarry en 1896 ; Antonin Artaud y débutera en 1920. Plus haut, au n° 81, Symbolistes et Divisionnistes se retrouvent, tranchant avec le voisinage du Casino de Paris (n° 16), où Mistinguett fait ses débuts dès 1893. En 1892, l'anarchiste Ravachol fait exploser une bombe au n° 39, ciblant un magistrat qui avait requis contre des émeutiers. La Commune de 1871 laisse elle aussi sa marque : une barricade à huit canons tient la place de Clichy jusqu'à la percée des troupes versaillaises du général Clinchant.