Longue de près de deux kilomètres, la rue Saint-Maur tire son nom d'un usage immémorial : elle suivait le tracé de l'ancien chemin de Saint-Maur, la voie qui reliait l'abbaye de Saint-Maur — en aval de Paris, sur la Marne — à la grande abbaye royale de Saint-Denis. Avant d'adopter ce nom définitif, le tronçon méridional s'appelait rue Saint-Sabin, et le tout formait un axe faubourien qui traversait les faubourgs du Temple et de la Roquette bien avant que Paris ne les absorbe.
C'est là, au n° 160, que s'installait au début du XVIIIe siècle le cabaret de la Courtille du Temple, repris en 1758 par Jean Ramponneau sous l'enseigne du Tambour Royal. La renommée de l'établissement fut telle que le verbe « ramponner » entra dans l'argot populaire comme synonyme de faire la fête — hommage involontaire au plus célèbre cabaretier parisien de son siècle. Au n° 100, une cour modeste vit, vers 1817, les débuts de la famille Debureau — Jean-Baptiste Gaspard et son fils Charles —, acrobates devenus les maîtres de la pantomime française.
La rue Saint-Maur est surtout une rue ouvrière, et son histoire politique le confirme à chaque barricade. En juin 1848, les combats aux n° 175-177 furent d'une violence extrême : le général Cavaignac lança sept bataillons à l'assaut, et Alexis de Tocqueville, alors député, assista à l'affrontement depuis les lignes gouvernementales. La rue n'avait pas fini de se battre. En 1869-1870, le n° 75 abritait la Fédération parisienne de l'A.I.T., et Augustin Avrial y créa une coopérative ouvrière d'armement ; au n° 60, pendant la Commune de 1871, une fabrique d'obus tournait sous sa supervision. Au n° 139 vivait Gabriel Ranvier, membre du Comité de Salut public, que Maxime Du Camp déclara faussement suicidé — c'est en réalité son frère Auguste que les soldats versaillais trouvèrent pendu, et sur le cadavre duquel ils tirèrent quand même.
La rue porte aussi des traces plus discrètes : l'immeuble industriel du n° 168, le passage du n° 119, l'atelier typographique clandestin du n° 130 où des résistants imprimèrent Pantagruel et La France continue sous l'Occupation — les frères Blanc y périrent en déportation. Entre romanesque et insurrection, entre Ramponneau et les coopératives de l'A.I.T., la rue Saint-Maur résume à elle seule deux siècles de Paris populaire.