Histoire de la rue
Avant d'être un boulevard, ce long ruban de 750 mètres fut d'abord une promenade. C'est l'arrêt du Conseil du Roi du 7 juin 1670 qui ordonne l'aménagement des Grands Boulevards sur l'emplacement des anciennes fortifications de Charles V et de Louis XIII, dont les bastions démolis laissent la place à une large allée plantée d'arbres. Le tronçon qui nous occupe s'appelle alors boulevard Saint-Antoine — nom de la grande voie royale qu'il longe — et devient l'une des promenades favorites des Parisiens élégants. Ce n'est qu'en janvier 1831 qu'une décision ministérielle le rebaptise en hommage à Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799), dont l'hôtel fastueux s'élevait précisément à l'angle du boulevard et du futur boulevard Richard-Lenoir, bâti sur un bastion de l'enceinte de Louis XIII et entouré d'un jardin remarquable. L'auteur du Barbier de Séville y mourut en 1799.
Le boulevard avait déjà, de son vivant, une vie intellectuelle et mondaine intense. Au n° 23, l'hôtel construit entre 1674 et 1685 pour Jules Hardouin-Mansart — petit-neveu de François Mansart — accueillait depuis 1667 le célèbre salon de Ninon de Lenclos, où les libres-penseurs du temps, Voltaire jeune compris, se retrouvaient sous la protection bienveillante de la vieille libertine. Les peintres Pierre Mignard, Charles Le Brun et Charles de La Fosse gravitaient dans ce cercle brillant.
Le boulevard n'est pas que décor de la bonne société : il traverse aussi les heures sombres. En septembre 1792, au n° 113, la tête de la princesse de Lamballe, massacrée durant les journées de Septembre, est exhibée aux fenêtres — scène d'une brutalité que les contemporains ne peuvent oublier. En 1871, la Commune donne au boulevard une autre couleur : au n° 3, Victorine Brocher et ses camarades tiennent un poste de défense près de la Bastille, tandis qu'au n° 33 une centaine de chefs de bataillon de la Garde nationale se réunissent, « fermement décidés à repousser par tous les moyens possibles » l'offensive versaillaise.
À des registres plus inattendus : Vidocq, au n° 76, accroche dans les années 1850 une banderole bonapartiste à sa fenêtre ; Alexandre Dumas père loue pour sa maîtresse un appartement au n° 96 ; et au n° 2, un café de cordonniers et de bronziers voit naître, en 1865, quelques-uns des fondateurs de l'Association Internationale des Travailleurs. Quant au n° 10, il abrite à partir de 1899 le Grand Concert de l'Époque où Aristide Bruant règne en maître, où Ernest Pacra fait ses débuts, et où la salle — devenue Concert Pacra — restera un haut lieu de la chanson populaire jusqu'en 1971. À l'angle de la Bastille, la bouche de métro dessinée par Hector Guimard vers 1900, aujourd'hui disparue, rappelait que ce boulevard sut aussi accueillir la modernité avec style.