Avant même que les premiers ouvriers du baron Haussmann ne piquent leur pioche dans le vieux Paris, le futur boulevard de Sébastopol n'existait pas : il fallut un décret du 29 septembre 1854 pour le faire naître, et un second, du 23 août 1858, pour en parfaire les raccordements avec la rue Greneta et le square Chautemps. On l'appela d'abord boulevard du Centre — nom purement fonctionnel, qui disait exactement ce qu'il était : une grande artère de trente mètres de large destinée à trancher le cœur médiéval de la capitale de la rive droite. Le 8 septembre 1855, les armées franco-britanniques s'emparent du port de Crimée de Sébastopol après un siège épuisant ; le décret du 25 septembre 1855 saisit l'occasion et baptise définitivement le boulevard du nom de cette victoire, encore fumante.
Mais si le boulevard est neuf, le sol qu'il recouvre est chargé de mémoire. Aux n°s 64–66 se tenait l'armurerie des frères Lepage, pillée à trois reprises : en 1832 lors des funérailles du général Lamarque qui font basculer Paris dans l'insurrection ; en 1839 par les conjurés de la Société des Saisons — Armand Barbès et Martin Bernard en tête —, qui y raflent 310 fusils et 200 000 cartouches avant d'élever leurs dernières barricades au n° 53 ; en 1848 enfin, un pillage que Victor Hugo consigna dans Choses vues avec la précision froide du témoin. Un peu plus bas, au n° 131, un hôtel rocaille construit dès 1734 par Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne dresse encore son mascaron de femme au-dessus du flot des passants — rescapé miraculeux de la percée haussmannienne.
Le n° 38 est à lui seul un roman. C'est là que Félix Pyat, dramaturge et polémiste volcanique rentré d'exil, lance en 1870 le journal Le Combat, mis en demeure puis interdit par le général Vinoy dès le 12 mars 1871 — tout comme Le Vengeur du même Pyat. Pendant la Semaine sanglante, Pyat s'y cache sans prendre les armes, tandis que la Ligue d'Union républicaine pour les droits de Paris y tient ses réunions. Au n° 135, un futur membre de la Commune signe alors ce qui deviendra le poème de l'Internationale. Le boulevard de Sébastopol, axe de triomphe impérial en apparence, s'avère ainsi l'une des adresses les plus incandescentes de Paris révolutionnaire.