Histoire de la rue
Avant d'être une rue, c'est un chemin. Un chemin boueux et venteux qui file vers le nord-ouest, longeant l'égout de Gaillon, traversant les jardins maraîchers et les cabarets des Porcherons. On l'appelle tour à tour chemin de la Grande Pinte, chaussée de Gaillon, puis chaussée d'Antin — du nom de l'hôtel d'Antin qui lui donne sa physionomie aristocratique au XVIIIe siècle. C'est ce nom qu'elle gardera, sous des variantes successives, jusqu'à sa dénomination officielle de rue de la Chaussée d'Antin en 1816, après être passée par rue du Mont-Blanc sous la Révolution, puis rue Mirabeau le Patriote — hommage à l'orateur dont elle abritait la dernière demeure.
Car c'est ici, au n° 42, chez l'actrice Julie Careau, que Mirabeau rend l'âme le 2 avril 1791. Il a quarante-deux ans, il est président de l'Assemblée, et Paris pleure comme pour un roi. Mais la rue avait commencé à briller bien avant. Au n° 62, le fermier général Alexandre Le Riche de La Pouplinière tient table ouverte dès 1747 ; au n° 5, Mme d'Épinay héberge Grimm vingt ans durant, et meurt en 1783 — elle qui avait protégé Rousseau et correspondu avec Voltaire. À deux pas, La Guimard, la grande danseuse de l'Opéra, fait construire un hôtel doté d'une salle de spectacle de cinq cents places. Au n° 7, Jacques Necker, le ministre genevois de Louis XVI, s'installe ; sa fille Germaine y grandit. Puis Juliette Récamier y tient salon, attirant les opposants au Consulat, avant que la faillite de son mari banquier ne mette fin à cette parenthèse dorée.
La Révolution y laisse des traces autrement sombres. En juillet 1789, une échauffourée entre gardes françaises et soldats du Royal-Allemand préfigure l'insurrection. Au n° 68, l'hôtel construit par Ledoux pour le comte de Montfermeil devient un antre de corruption et d'espionnage ; au n° 3 bis, le banquier Perregaux distribue des fonds britanniques destinés à déstabiliser les Jacobins. En floréal an IV, le n° 2 accueille la première réunion du comité militaire de la Conjuration des Égaux. Et c'est encore au n° 20 que se préparent, en 1799, les conjurations du 18 Brumaire.
Le XIXe siècle lui donne un visage plus policé, sans la priver de ses remous. Frédéric Chopin y réside successivement aux n° 5 puis n° 38 entre 1833 et 1839. Alexandre Dumas père s'y installe n° 45. En 1849, Victor Hugo prononce au n° 59 un discours au Deuxième Congrès international de la Paix où il évoque pour la première fois la nécessité d'une union européenne. Rossini, retiré à Paris, y tient son célèbre salon de 1857 jusqu'à sa mort. Et dans le grand lycée qui s'étire au fil de la rue — successivement Lycée de la Chaussée-d'Antin, Bonaparte, Bourbon, Fontanes, et depuis 1883 Condorcet — ont défilé Ampère, les frères Goncourt, Alexandre Dumas, Théodore de Banville et bien d'autres, comme si la rue formait, génération après génération, ceux qui allaient agiter Paris.