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22 avril 1370
Événement

Pose de la première pierre de la Bastille, d'abord une simple porte puis un petit bastion, par Hugues Aubriot qui y sera emprisonné pour impiété

Forteresse de la Bastille
Pose de la première pierre de la Bastille, d'abord une simple porte puis un petit bastion, par Hugues Aubriot qui y sera emprisonné pour impiété
Miniature parisienne ; le maître d'ouvrage fait visiter à Charles VI le chantier de la Bastille

Le prévôt qui la bâtit en sera le premier prisonnier. On ne saurait inventer ironie plus parfaite — et pourtant l'histoire l'a faite.

Le 22 avril 1370, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, pose la première pierre d'un ouvrage fortifié à la porte Saint-Antoine, sur l'ordre de Charles V le Sage. La guerre de Cent Ans ravage le royaume. Les Anglais tiennent Calais et menacent Paris. Douze ans plus tôt, la révolte d'Étienne Marcel a montré que la capitale pouvait se retourner contre son roi — Charles V, alors dauphin, a failli y laisser la vie. Le nouveau souverain veut une ville close et docile. Il fait renforcer l'enceinte, creuser des fossés, et confie à Aubriot le soin de verrouiller l'accès oriental de Paris, le plus vulnérable.

Au départ, la Bastille n'est qu'une simple bastide — deux tours massives encadrant une porte, un verrou de pierre sur la route de Vincennes. Mais le chantier ne s'arrête pas là. On ajoute deux tours en arrière, puis deux au nord, deux au sud. Le rectangle se ferme. Quand les travaux s'achèvent, vers 1382-1383, sous le règne de Charles VI, la Bastille est une forteresse de huit tours reliées par des courtines, entourée de fossés profonds. Elle n'a jamais été conçue comme prison — c'est un bastion militaire, une porte fortifiée dans l'enceinte de la ville. La prison viendra plus tard, par glissement d'usage.

Le prévôt bâtisseur Aubriot n'est pas seulement le maçon de la Bastille. C'est un administrateur hors pair, nommé par Charles V en 1367 pour reprendre en main une ville turbulente. Il fait paver des rues, construire les premiers égouts maçonnés de Paris, réorganise le guet royal, achève le Petit-Pont en pierre. C'est aussi un laïc convaincu, qui résiste aux empiétements de l'Université et de l'Église sur la juridiction royale — et un protecteur des juifs de Paris, qu'il défend contre les violences populaires, allant jusqu'à faire restituer à des familles juives leurs enfants enlevés pour être baptisés de force.

Le premier prisonnier Charles V meurt le 16 septembre 1380. Aubriot perd son protecteur. L'Université et l'évêché, qui le haïssent, passent à l'attaque. Le procès est instruit par l'officialité épiscopale : hérésie, sodomie, protection des juifs — un cocktail de charges qui relève autant de la vengeance que de la justice. Le 17 mai 1381, Aubriot est conduit sur un échafaud dressé devant le portail de Notre-Dame, contraint de s'agenouiller devant l'évêque et condamné à la prison perpétuelle « au pain de tristesse et à l'eau de douleur ». On l'enferme dans la forteresse qu'il a bâtie de ses mains.

Il n'y reste pas longtemps. Le 1er mars 1382, les Maillotins — artisans et petit peuple de Paris révoltés contre les taxes — enfoncent les portes de la Bastille et libèrent Aubriot, espérant en faire leur chef. L'ancien prévôt, qui a compris que Paris ne pardonne jamais deux fois, s'enfuit dans la nuit vers la Bourgogne. On perd sa trace. Il meurt probablement peu après, oublié de tous.

La Bastille, elle, vivra encore quatre siècles — jusqu'à ce qu'un autre 14 juillet vienne l'abattre.