Histoire de la rue
La rue Lepic tire son nom du comte Louis Lepic (1765–1827), général de division de l'Empire, célèbre pour avoir lancé à Eylau l'ordre fameux « Que de grimaces ! Ces gens-là me feraient croire qu'il y a du danger. » Le décret du 24 août 1864 lui attribue ce baptême, effaçant l'ancien nom de rue de l'Empereur — hommage bonapartiste devenu peu commode sous le Second Empire finissant. La rue s'inscrit dans le grand chantier haussmannien d'annexion des communes périphériques : Montmartre est rattachée à Paris en 1860, et la voie serpente désormais le long de la Butte, reliant le boulevard de Clichy à ce qui deviendra la place Jean-Baptiste Clément.
La rue aux moulins
Avant d'être une rue, c'est un chemin de meuniers. Dès 1529, un premier moulin s'élève vers les futurs numéros 73–75 ; d'autres suivent tout au long du XVIIe siècle — moulin Vieux du Palais, moulin de la Petite Tour, moulin Radet — jusqu'à en compter une douzaine sur la butte. L'un d'eux, déplacé et rebaptisé, devient en 1834 le fameux Moulin de la Galette (n° 77), dont les ailes tournent encore dans la mémoire collective. En 1814, les combats contre les cosaques du général Langeron ensanglantent déjà ces hauteurs : le père Debray, meunier, est tué d'une balle perdue devant sa maison.
La Semaine sanglante et ses barricades
En mai 1871, la rue Lepic est au cœur de l'agonie de la Commune. Des barricades s'érigent aux numéros 1–2 et 36 ; celle du bas est tenue par des femmes, membres du Comité de vigilance des citoyennes du 18e — toutes celles qui seront prises seront fusillées. Au Moulin de la Galette, cinq canons avaient été pointés face aux Prussiens entrant dans Paris ; les Versaillais y exécutent des Fédérés sur le terre-plein même du moulin.
Une bohème au tournant du siècle
La paix revenue, la rue devient un refuge d'artistes. Vincent van Gogh et son frère Théo y habitent de 1886 à 1888 (n° 54) ; Vincent peint la guinguette du Moulin de la Galette, croque les maisons voisines depuis sa fenêtre. Edgar Degas y loue un appartement quelques années plus tôt. Jean-Baptiste Clément — l'auteur du Temps des cerises — y réside à deux adresses successives, dont la dernière jusqu'à sa mort en 1903. Le poète Jehan-Rictus, l'illustrateur Francisque Poulbot, le caricaturiste Adolphe Willette et le peintre Jean-Louis Forain complètent cette galerie montmartroise, tandis que l'imprimeur Eugène Delâtre initie au n° 87 une génération entière — Renoir, Toulouse-Lautrec, Picasso — aux secrets de la gravure.