Histoire de la rue
Longtemps, cet axe n'existait que dans les rêves des urbanistes. Dès le Consulat, une décision ministérielle du 19 pluviôse an VIII esquissait un grand percement entre la Madeleine et les hauteurs du nord-ouest ; un décret impérial de 1808 confirmait l'intention, sans que les travaux suivent vraiment. Il faudra attendre le Second Empire pour que le boulevard prenne corps : le décret du 14 mars 1854 lance l'ouverture entre la place de la Madeleine et le boulevard de Courcelles, et un traité passé en 1861 avec le financier Pereire prolonge la percée jusqu'au boulevard de Courcelles par le quartier de la Plaine de Monceaux. En quarante-six mètres de large et près de deux kilomètres et demi de long, Haussmann taille une artère rectiligne à travers des faubourgs encore semi-ruraux.
Le nom, lui, est antérieur à l'axe complet : une ordonnance du 2 juin 1824 baptise déjà la section comprise entre la Madeleine et la rue d'Anjou du nom de Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), magistrat courageux qui osa défendre Louis XVI devant la Convention avant d'être lui-même guillotiné. Le voisinage de la chapelle expiatoire, élevée à la mémoire des victimes de la Révolution, rend cet hommage doublement éloquent.
Le boulevard attire aussitôt les gloires littéraires et artistiques. Eugène Sue y grandit au n° 2 dès l'Empire ; Alexandre Dumas père y installe ses dernières années au n° 107, entre 1866 et 1870, avec sa fille Marie — et une tumultueuse liaison avec la comédienne-poète Adah Isaacs Menken. Au n° 9, le petit Marcel Proust passe son enfance et son adolescence, jusqu'à l'âge de trente ans. Les ateliers de peintres y fleurissent : Édouard Detaille au n° 129, Ernest Meissonnier au n° 131, Henri Gervex au n° 98, dont le salon inspira à Émile Zola celui de Nana. Les musiciens ne sont pas en reste : Gabriel Fauré réside au n° 154, André Messager au n° 174, et le salon du n° 100 réunit, avant même leur célébrité, nombre de compositeurs que Proust fréquente lui aussi.
Le boulevard n'est pas exempt de politique. En 1871, au n° 20 — là même où était morte trois ans plus tôt Éléonore Denuelle de La Plaigne, maîtresse de Napoléon — se nouent de troubles tractations : Lullier, Ganier d'Abin et le comte du Bisson s'engagent à trahir la Commune par l'entremise de deux intermédiaires. Plus loin, au n° 56, les impacts de balles de la Semaine sanglante sont encore visibles dans le salon de l'hôtel qui deviendra la mairie du 8e. Le boulevard, artère bourgeoise et célébrée, porte ainsi dans ses murs les cicatrices de toutes les révolutions parisiennes.