Tracé d'un seul trait par le décret du 29 août 1857, le boulevard du Prince-Eugène est l'une des grandes artères haussmanniennes qui remodèlent le Paris populaire de l'Est. Près de trois kilomètres de large percée — trente mètres d'air et de lumière — relient la place du Château-d'Eau (future place de la République) à la place du Trône (future place de la Nation), traversant de part en part Folie-Méricourt, Saint-Ambroise, Roquette et Sainte-Marguerite. Le nom du prince impérial n'y survivra pas à l'Empire : dès le 25 octobre 1870, alors que les Prussiens encerclent Paris, le boulevard est rebaptisé Voltaire — geste républicain autant que philosophique, hommage à François-Marie Arouet (1694-1778), le grand contempteur du fanatisme.
Pendant le Siège de 1870-71, le n° 50 devient un foyer d'agitation ouvrière et militaire : les mécaniciens s'y réunissent pour réclamer « l'émancipation économique » des travailleurs, les bronziers y tiennent séance, et c'est là que naît l'esquisse de la future Fédération des bataillons de la Garde nationale — matrice directe de la Commune. En mai 1871, lors de la Semaine sanglante, le boulevard est un champ de bataille. À l'angle de la place du Château-d'Eau (n° 1-2), Charles Delescluze, délégué civil à la Guerre épuisé et désespéré, monte seul sur la barricade et s'offre aux balles versaillaises ; trois volontaires qui tentent de le rejoindre tombent avec lui. À quelques centaines de mètres, Auguste Vermorel, grièvement blessé, est transporté au n° 283 chez la famille du journaliste Olivier Pain : il mourra à Versailles faute de soins, lui qui avait courageusement combattu les exécutions d'otages. Plus loin encore, vers la place du Trône (n° 283-296), les combats font rage sur les barricades du dispositif défensif. L'église Saint-Ambroise (n° 71 bis), transformée en club révolutionnaire et en arsenal, publie Le Prolétaire — avant que son curé ne dénonce à Versailles soixante et onze de ses propres paroissiens.
La paix revenue, le boulevard retrouve une vie plus ordinaire, mais pas sans relief. Au tout début du XXe siècle, au n° 150, Pablo Picasso et Max Jacob partagent une chambre d'hôtel à un seul lit — le peintre travaille la nuit, le poète tente de vendre ses toiles le jour. Pendant l'Occupation, Jean Moulin utilise le n° 179 comme planque, profitant d'un immeuble à double issue dont l'une débouche discrètement dans la cour d'un cinéma. En 1943, Marcel Rajman, figure des FTP-MOI, participe au n° 69 à l'exécution d'un indicateur collaborant avec la police allemande. Puis vient le 13 novembre 2015 : au n° 50, la salle de spectacle — héritière d'un lieu de réunions ouvrières — est transformée en scène d'un massacre aveugle, plus de quatre-vingts morts. Le boulevard Voltaire, artère des colères et des utopies parisiennes, porte dans ses pierres deux siècles de fractures.