Histoire de la rue
Ouvert par arrêt du Conseil du Roi en 1656, le boulevard du Temple tire son nom de la proximité de l'antique Commanderie du Temple, dont la silhouette médiévale dominait encore ce quartier de la périphérie parisienne. Le tracé lui-même est plus ancien qu'il n'y paraît : les fonds de parcelles du côté nord épousent encore la ligne du mur d'enceinte de Charles V (1364), et les immeubles du n° 52 suivent le bastion de l'enceinte de Louis XIII, construit entre 1632 et 1770. La rue des Filles-du-Calvaire d'un côté, la future place de la République de l'autre — 405 mètres, 36,5 mètres de large — : le boulevard s'étire, généreux, entre deux mondes.
Le « Boulevard du Crime »
C'est au XVIIIe siècle que le boulevard se transforme en capitale mondiale du spectacle populaire. Dès 1764, un premier théâtre s'installe au n° 58, dont la vedette est un chien nommé Caraby et un singe, Turco. Viennent ensuite les salles de danse, les troupes d'enfants, les pantomimes, les mélodrames — jusqu'à une dizaine de théâtres qui se succèdent ou coexistent sur quelques centaines de mètres. Au n° 54, Frédérick Lemaître fait ses débuts dans ce qui fut d'abord une école de danse de l'Opéra ; au même numéro, Jean-Gaspard Debureau réinvente le Pierrot et triomphe de 1819 à 1862. En 1824, Lemaître renverse les conventions en jouant L'Auberge des Adrets au n° 62 avec une ironie toute personnelle. Alexandre Dumas père réalise en 1847 le rêve de tout auteur dramatique : ouvrir au n° 72 un théâtre pour y jouer ses propres pièces — et c'est là que le jeune Jules Massenet, encore étudiant aux timbales, attire l'œil de Berlioz. Le surnom de « Boulevard du Crime » ne vient pas du vice mais des meurtres mélodramatiques joués chaque soir devant des foules en délire. Balzac y envoie son Lucien de Rubempré faire la connaissance de Coralie (Illusions perdues), saisissant mieux que quiconque la magie fiévreuse de ces salles.
Révolutions, attentats et barricades
Le boulevard n'est pas qu'un théâtre en plein air : il est aussi le terrain des grandes secousses politiques. Au n° 46, Curtius expose dès 1782 sa célèbre « chambre des horreurs » en cire ; le 14 juillet 1789, les bustes du duc d'Orléans et de Necker partent de là pour être promenés dans Paris, signal de l'insurrection. En 1792, le n° 27 abrite les réunions du Comité insurrecteur des fédérés et des sections révolutionnaires. Le 28 juillet 1835, l'attentat de Fieschi contre Louis-Philippe fait dix-neuf morts au n° 42 — la machine infernale éclate devant la foule massée pour voir passer le roi. En 1851, le café du n° 29, rendez-vous des républicains opposés au coup d'État, est investi par la police. Pendant la Commune, Charles Delescluze agonisant est amené devant le théâtre Déjazet, et Maxime Lisbonne est blessé à quelques pas en déplaçant des obus pour les mettre à l'abri des tirs versaillais.
Haussmann rasera la plupart des théâtres dans les années 1860 pour percer la place du Château-d'Eau — future place de la République. Mais les façades qui subsistent gardent quelque chose de cette fièvre : le boulevard du Temple fut, deux siècles durant, l'endroit où Paris riait, pleurait et se soulevait.