Camille Desmoulins au Palais Royal.
Dessin de Ary Scheffer. Musée Carnavalet.
Un dimanche de juillet 1789, un jeune avocat sans causes saute sur une table de café, un pistolet à chaque main — et le jardin du Palais-Royal se met en marche vers la Bastille.
Ce dimanche 12 juillet 1789, Paris sait depuis le matin : le roi a renvoyé Necker. Le jardin du duc d'Orléans, seul coin de la ville où la police royale n'entre pas, grouille de pamphlétaires et de badauds sous les arcades. On l'appelle « la capitale de l'agitation ».
Au 57-60 de la galerie de Montpensier, le café de Foy déborde. Un jeune homme de vingt-neuf ans, avocat sans clients et journaliste sans journal, s'y impatiente : Camille Desmoulins. Il bégaie — un défaut qui lui a barré le barreau. Mais ce jour-là, dit la tradition, l'émotion emporte le bégaiement. Il grimpe sur une table, un pistolet à chaque main, et harangue la foule.
Le renvoi de Necker, lance-t-il, est « le tocsin d'une Saint-Barthélemy des patriotes » : ce soir même, les régiments suisses et allemands sortiront égorger Paris. « Aux armes ! » La menace n'a rien d'une invention : les troupes étrangères cernent la ville, et le soir venu, la cavalerie du prince de Lambesc chargera la foule aux Tuileries. Desmoulins propose le vert, « couleur de l'espérance ». La foule se rue sur les arbres du jardin, les dépouille de leurs feuilles, et s'en pique aux chapeaux. Desmoulins racontera plus tard qu'on lui glissa plutôt un ruban vert ; peu importe, la cocarde est née.
Ironie de la teinte : elle ne passera pas la semaine. Le vert est la livrée du comte d'Artois — couleur compromettante, aussitôt délaissée pour le bleu et le rouge de Paris, bientôt relevés de blanc pour former la cocarde tricolore. La couleur de l'espérance était celle de l'ennemi.
On a fait de cette scène l'étincelle de la Révolution. Étincelle, soit — mais la poudre était déjà répandue. Ce 12 juillet, les barrières de l'octroi flambaient au nord de la ville ; le pain touchait son prix le plus haut du siècle ; la peur des troupes courait les faubourgs. Les historiens, de Mathiez à Soboul, l'ont rappelé : le cri de Desmoulins n'a pas créé le mouvement, il l'a allumé. Deux jours plus tard, la Bastille tombait.
Reste l'ironie du lieu. Le café de Foy, berceau de l'insurrection, était tenu par la famille Jousserand. Deux ans plus tard, ces mêmes Jousserand en avaient fait un repaire d'aristocrates : le café où l'on avait crié « aux armes » penchait pour le roi. Il ferma en 1874. Mais les arcades de la galerie de Montpensier sont toujours là, aux numéros 57 à 60, où l'on prend aujourd'hui un café sans savoir qu'on foule l'endroit où un bègue, un dimanche, trouva sa voix.