Longtemps appelée rue de la Fontenelle, puis rue de La Barre, cette voie de la Butte Montmartre reçoit en 1907 son nom définitif en hommage au chevalier de La Barre — Jean François Lefèvre (1747-1766), ce jeune noble exécuté à Abbeville pour impiété, dont Voltaire fit le symbole de l'intolérance religieuse. Le choix n'est pas innocent : la rue longe le chantier du Sacré-Cœur, et baptiser d'un martyr laïc cette artère qui monte vers la basilique votive a tout d'un pied de nez républicain. Une statue du chevalier, érigée en 1906, parachève le message.
Le sous-sol lui-même porte une mémoire plus ancienne : à l'emplacement du n° 48, des fouilles ont révélé les traces d'un temple dédié à Mercure et d'une nécropole gallo-romaine — rappel que la Butte était déjà, voilà deux millénaires, un lieu de culte. Après la Révolution, le n° 55 abrite la première école publique de Montmartre.
Mais c'est la Commune de 1871 qui grave la rue dans l'histoire. Au n° 10, les versaillais établissent leur QG le matin du 18 mars pour tenter de reprendre les canons de la Butte. Au n° 36 — le poste de la Garde nationale dit de la rue des Rosiers — la journée bascule : Galdric Verdaguer, commandant du 88e bataillon, refuse d'obéir à l'ordre de tirer sur le peuple, les soldats fraternisent, et les généraux Claude Lecomte et Jacques Clément-Thomas sont exécutés contre le mur de la cour. Ce même mur verra plus tard le massacre de communards, hommes, femmes et enfants, fusillés à genoux. C'est encore ici qu'est arrêtée Louise Michel, venue se livrer pour faire libérer sa mère. La rue résiste : au n° 30, une barricade est l'un des principaux points de défense de la Butte.
En dehors des jours de feu, la rue a ses habitants singuliers. Georges Courteline y grandit au n° 40 à partir de 1863, et s'en souvient dans La maison de mon enfance. Albert Libertad, le pamphlétaire anarchiste sur béquilles, y fonde au n° 22 ses Causeries populaires puis, en 1905, la revue l'Anarchie. Au n° 42, une ferme — dernière de Montmartre — sert de permanence électorale à Clemenceau jusqu'en 1876. Autant de couches qui font de cette rue ordinaire en apparence l'une des plus chargées du 18e arrondissement.