Au 33 quai d'Orsay, face au pont de la Concorde qu'il semble prolonger dans l'axe, le Palais Bourbon est l'un des théâtres les plus agités de l'histoire française. Construit pour une fille de Louis XIV, confisqué par la Révolution, rebaptisé « Maison de la Révolution » en 1793 avant de servir brièvement de prison sous la Terreur, il est affecté dès 1798 au Conseil des Cinq-Cents — la tribune et le célèbre « perchoir » du président de séance, dessinés par Gisors et Leconte, sont les seuls vestiges de cette salle d'origine encore visibles aujourd'hui.
Le bâtiment devient ensuite la grande scène des convulsions politiques du XIXe siècle. En 1830, Louis-Philippe Ier y reçoit les insignes de la royauté des mains de quatre maréchaux d'Empire. En février 1848, Lamartine y hésite publiquement entre la régence d'Orléans et la République, tandis que des escadrons de dragons remettent le sabre au fourreau devant la foule : la Monarchie de Juillet agonise en direct. Le 15 mai de la même année, Barbès, Blanqui et Alexandre Martin tentent de la tribune de proclamer un nouveau gouvernement ; en juin, le général de Courtais est molesté dans l'hémicycle avant d'être démis de son commandement. Proudhon s'y fait huer par une Constituante réactionnaire lors d'un mémorable duel oratoire avec Thiers, lequel propose — déjà — de fuir Paris pour mieux écraser l'insurrection, tactique qu'il appliquera point par point en 1871 contre la Commune.
Septembre 1870 : la nouvelle de Sedan arrive, la foule et la Garde nationale envahissent la salle, Gambetta proclame la déchéance des Bonaparte. La Commune de 1871 en fait l'état-major du général Bergeret. Puis viennent les amnisties, les attentats (celui de Vaillant en 1893), les bagarres de séance — Jaurès agressé en 1898 pour avoir défendu Dreyfus —, et les premières délégations du 1er Mai en 1890.
- 1793 Rebaptisé « Maison de la Révolution » ; sert de prison sous la Terreur
- 1795 — 1798 Confisqué, aménagé pour le Conseil des Cinq-Cents (Directoire)
- 1798 — début XIXe siècle Siège du Corps législatif puis de la Chambre des députés
- 1871 État-major communard du général Bergeret
- 1879 — aujourd'hui Siège de l'Assemblée nationale française
Le 15 février 1956, des incidents violents éclatent à l'Assemblée nationale, au Palais Bourbon. Ces affrontements mettent aux prises les députés poujadistes, fraîchement élus le 2 janvier 1956 avec 52 sièges, et les autres groupes parlementaires, en particulier les communistes. Les tensions, qui couvaient depuis plusieurs semaines, éclatent lors de débats sur l'invalidation de certains élus poujadistes dont les mandats sont contestés.
Depuis leur arrivée à l'Assemblée, les députés poujadistes, issus du mouvement de Pierre Poujade fondé en 1953 sur la défense des petits commerçants contre la fiscalité, dérangent l'ordre parlementaire établi. Souvent commerçants, artisans ou agriculteurs eux-mêmes, ils incarnent une contestation antiparlementaire virulente. Parmi eux figure Jean-Marie Le Pen, qui s'impose rapidement comme la figure politique majeure du groupe.
Lors de ces débats et confrontations du 15 février, la violence éclate dans l'hémicycle. Selon les témoignages de l'époque, les tabourets volent, symbole de la rupture des convenances parlementaires habituelles. Ces incidents témoignent du choc provoqué par l'intrusion d'une force contestataire d'extrême droite dans les institutions, remettant en cause les équilibres politiques de la IVe République. La majorité républicaine, de centre-gauche, avait justement cherché à faire bloc contre la montée du poujadisme lors des élections de janvier 1956.
Il aura fallu cent cinquante-cinq ans depuis la marche sur Versailles pour que les femmes qui firent les révolutions françaises obtiennent le droit de voter dans la République qu'elles avaient contribué à fonder.
Le suffrage universel masculin date de 1848. Le mot "universel" excluait alors la moitié de l'humanité sans que cela parût contradictoire. Le combat pour le droit de vote des femmes traverse toute la Troisième République : Hubertine Auclert dépose des bulletins illégaux dans les urnes dès 1880, la Chambre des députés vote le suffrage féminin à plusieurs reprises entre 1919 et 1936, et le Sénat, dominé par les radicaux qui craignent le vote clérical des femmes, le rejette systématiquement.
C'est la guerre qui débloque la situation. Le 24 mars 1944, à l'Assemblée consultative provisoire d'Alger, le député communiste Fernand Grenier dépose un amendement accordant aux femmes le droit de vote et l'éligibilité. Il est adopté par cinquante et une voix contre seize. L'ordonnance du 21 avril 1944, signée par le général de Gaulle au nom du Comité français de libération nationale, en fait un texte de droit. Son article 17 est d'une brièveté remarquable : "Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes."
L'ordonnance du 5 octobre 1944, adoptée à Paris libéré, confirme et organise l'application de ce droit dans le cadre de la refonte du système électoral français. Le Gouvernement provisoire de la République française siège alors au Palais-Bourbon, quai d'Orsay.
Les femmes votent pour la première fois le 29 avril 1945, aux élections municipales. Puis en octobre 1945 pour l'Assemblée constituante. L'absence de deux millions et demi de prisonniers, déportés et requis du STO fait que le corps électoral de ce scrutin est majoritairement féminin.
Trente-trois femmes sont élues à la première Constituante, dont dix-sept communistes. Parmi elles, Marie-Claude Vaillant-Couturier, survivante d'Auschwitz et de Ravensbrück, qui viendra témoigner à Nuremberg. La République a mis un siècle et demi à reconnaître comme citoyennes celles qui avaient marché sur Versailles en 1789.
Le 30 juillet 1936, les 495 députés de la Chambre votèrent à l'unanimité le droit de vote des femmes. Pas une voix contre. Le Sénat refusa d'examiner le texte. C'était la septième fois.
Depuis 1901, la Chambre des députés avait voté six fois en faveur du suffrage féminin. À chaque fois, le Sénat avait refusé d'inscrire le texte à son ordre du jour. En 1936, le gouvernement du Front Populaire semblait ouvrir une nouvelle époque : Léon Blum avait nommé trois femmes sous-secrétaires d'État — Irène Joliot-Curie, Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore. Elles siégeaient au gouvernement sans pouvoir voter.
Le 30 juillet, la Chambre vota. Unanimité totale : 495 voix pour, zéro contre. Le résultat était sans ambiguïté.
Le Sénat n'inscrivit pas le texte à son ordre du jour. Il ne le ferait pas non plus en 1937, ni en 1938, ni en 1939. La guerre vint ensuite, puis l'Occupation et l'effondrement de la IIIe République.
C'est par ordonnance que les femmes obtinrent enfin le droit de vote, le 21 avril 1944, du Gouvernement provisoire réuni à Alger sous de Gaulle. Elles votèrent pour la première fois lors des élections municipales de mai 1945.
La France était parmi les dernières démocraties d'Europe occidentale à franchir ce pas : l'Australie l'avait fait en 1902, la Finlande en 1906, la Grande-Bretagne en 1918. Le Sénat de la IIIe République avait tenu bon jusqu'à sa propre disparition.
Le 3 mars 1879, la Chambre des députés adopte enfin une première loi d’« amnistie partielle » en faveur des condamnés de la Commune de Paris. On compte alors environ 13 450 condamnations depuis 1871, dont des milliers de déportations et de travaux forcés ; la nouvelle majorité républicaine, solidement installée depuis la démission de Mac‑Mahon en janvier, cherche à tourner la page tout en rassurant les milieux possédants.
Le texte voté ce jour‑là invente une étrange formule : la « grâce‑amnistie ». Ne sont amnistiés que les communards déjà graciés ou ceux qui obtiendront une grâce présidentielle dans les trois mois suivant la promulgation de la loi. Autrement dit, l’oubli juridique ne vaut que pour celles et ceux que l’exécutif accepte d’absoudre, au cas par cas. Au total, 3 300 condamnés environ bénéficient de cette mesure : des déportés rentrent de Nouvelle‑Calédonie, des contumaces se voient notifier qu’ils peuvent revenir en France sans risquer le procès.
Mais cette « grâce‑amnistie » a un prix politique : elle laisse hors du champ de la loi près de 1 300 condamnés, et surtout maintient l’idée que les communards ont commis des crimes de droit commun – incendies, pillages, meurtres – plus que des actes politiques. Victor Hugo et Louis Blanc, qui plaident depuis des années pour une amnistie pleine et entière, dénoncent ce dispositif mutilé : pour eux, on ne peut pas conditionner l’oubli à la repentance individuelle, encore moins faire dépendre la liberté de ceux de 1871 du bon vouloir du président.
Plusieurs communards, en exil ou graciés, refusent d’ailleurs d’accepter d’être simplement « pardonnés » pour des actes qu’ils assument comme insurrection populaire. Ils revendiquent le mot amnistie dans son sens fort – reconnaissance politique – et préfèrent parfois prolonger l’exil plutôt que demander grâce. Il faudra attendre la loi du 11 juillet 1880 pour que soit enfin votée une amnistie quasi générale, qui permettra le grand retour des exilés et fera de la date du 14 juillet le double symbole de la Révolution française et de la Commune retrouvée.
Pierre-Joseph Proudhon présenta son plan à l'Assemblée constituante. Il fut hué. La motion fut rejetée par 691 voix contre 2. Proudhon fut l'un des deux.
Six semaines après les journées de Juin, l'Assemblée constituante était dans un état d'esprit particulier. Le général Cavaignac avait réprimé l'insurrection ouvrière avec de l'artillerie ; des milliers de travailleurs avaient été tués, déportés ou emprisonnés. On ne parlait plus de droit au travail. On parlait d'ordre.
Pierre-Joseph Proudhon, élu à Paris en juin 1848 lors d'une élection partielle, monta à la tribune le 31 juillet 1848 au Palais Bourbon. Il proposa un plan radical : réduire d'un tiers les loyers, les intérêts et les dettes commerciales, et substituer à la banque privée un système de crédit gratuit géré par l'État. L'auteur de "Qu'est-ce que la propriété ?" (1840), dont la réponse était bien connue ("La propriété, c'est le vol"), n'avait rien abandonné de ses convictions.
L'Assemblée l'hua. Adolphe Thiers répondit longuement, brillamment, au nom de l'ordre et de la propriété. Thiers avait cinquante et un ans ; il était déjà le défenseur le plus éloquent des intérêts bourgeois, et il le prouva ce jour-là. Le vote : 691 contre, 2 pour.
Marx analysa ces événements dans "Les Luttes de classes en France" (1850) : l'Assemblée constituante sortie des urnes d'avril 1848 représentait, selon lui, la fraction républicaine de la bourgeoisie industrielle et financière, non le peuple qui avait fait la révolution de Février. La séance du 31 juillet en était la démonstration la plus transparente.
Proudhon avait déclaré, dans un autre contexte, à ceux qui lui opposaient le droit au travail : "Donnez-moi le droit au travail et je vous abandonne le droit de propriété." L'Assemblée avait choisi.
Thiers, lui, reprit du service en 1871 : il donna l'ordre d'écraser la Commune de Paris. Mêmes convictions, même efficacité.
Le palais d'une princesse de sang devient en pleine Terreur l'école où la République forme ses ingénieurs.
Le palais Bourbon a été construit à partir de 1722 pour la duchesse de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV et de Madame de Montespan. Il domine la Seine face à la place de la Concorde. En 1791, il est nationalisé comme bien d'émigré : le prince de Condé, son dernier propriétaire, a fui la France et commande l'armée des émigrés contre la Révolution.
Le 18 octobre 1793, la Convention rebaptise le bâtiment. Le palais "ci-devant Bourbon" devient la Maison de la Révolution. Le changement de nom n'est pas décoratif : la Convention est alors en pleine campagne de déchristianisation et de débaptisation, les rues, les places et les villes perdent leurs saints et leurs rois. Le lieu accueille la Commission des travaux publics, dirigée notamment par Fleuriot-Lescot, futur maire de Paris qui sera guillotiné avec Robespierre.
La destination du bâtiment est décisive. La Convention y installe l'École centrale des travaux publics, créée par décret en 1794 sur les rapports de Monge, Carnot et Prieur de la Côte-d'Or. La France en guerre contre toute l'Europe manque d'ingénieurs, d'artilleurs, de cartographes. L'ancien système de formation reposait sur les écoles militaires nobiliaires et le compagnonnage ; il a été balayé. Il faut en construire un autre, fondé sur les sciences et ouvert au concours.
L'École centrale des travaux publics devient l'École polytechnique en 1795. Ses professeurs sont les plus grands savants du temps : Monge pour la géométrie descriptive, Lagrange et Laplace pour l'analyse, Berthollet et Fourcroy pour la chimie. Elle formera pendant deux siècles les ingénieurs d'État français.
Le palais Bourbon accueillera à partir de 1798 le Conseil des Cinq-Cents, puis les assemblées successives. Il abrite depuis l'Assemblée nationale. Sa façade à colonnes, ajoutée par Napoléon pour faire pendant à la Madeleine, masque encore le palais de la duchesse.
Le Palais Bourbon abrite l'Assemblée nationale depuis 1879. Sa façade néoclassique côté Seine est l'un des monuments emblématiques de Paris. Des visites sont organisées hors sessions parlementaires. Le bâtiment est desservi par les stations de métro Assemblée nationale, Concorde et Invalides.