Courte mais chargée de sens, l'avenue Rachel n'est qu'un couloir de cent mètres à peine entre le boulevard de Clichy et le cimetière du Nord dit de Montmartre — mais quel couloir. Longtemps appelée « avenue du Cimetière du Nord » puis « avenue du Cimetière Montmartre », elle reçoit par arrêté du 2 août 1899 le nom d'Élisa Rachel Félix, dite Rachel (1820-1858), la tragédienne qui électrisait la Comédie-Française et que Victor Hugo comparait à un éclair. Il y a une logique dans ce choix : Rachel repose elle-même dans ce cimetière qu'elle annonce désormais, et la rue devient ainsi une sorte d'antichambre symbolique portant le nom de l'une de ses plus illustres habitantes.
Car c'est bien le cimetière Montmartre (au n° 20) qui fait l'identité entière de l'avenue. Ouvert sur des carrières de gypse qui avaient servi de fosses communes pendant la Révolution, le site se mue au fil du XIXe siècle en panthéon romantique et républicain. Les peintres s'y retrouvent en nombre : Greuze (1805), Fragonard (1806), Carle Vernet (1835), Horace Vernet (1863), Théodore Chassériau (1856). Les écrivains aussi : Stendhal (1842), Heine (1856), Alfred de Vigny (1863), Berlioz (1869), les frères Goncourt, Henri Murger, Offenbach. Et puis les figures politiques — Philippe Buonarroti, propagateur des idéaux babouvistes (1837), Charles Fourier (1837), le républicain Godefroy Cavaignac (1845). Le bourreau Charles-Henri Sanson, premier utilisateur de la guillotine, y repose depuis 1806 — dit-on, origine de l'expression « la bascule à Charlot ».
La Commune laisse ici des traces particulièrement vives. En mai 1871, lors de la Semaine sanglante, de violents combats se déroulent autour du cimetière ; un charnier de combattants fédérés y est découvert. Deux figures antagonistes de la Commune se retrouvent ensuite côte à côte dans la pierre : Raoul Rigault, procureur de la Commune, et Gustave Chaudey, qu'il fit fusiller. En 1868, la cérémonie sur la tombe du député Alphonse Baudin — organisée en protestation contre le coup d'État de 1851 — s'était déjà soldée par des arrestations, signe que les allées du cimetière Montmartre pouvaient, elles aussi, devenir terrain politique.