Longue d'un peu moins d'un kilomètre, la rue Montmartre file plein nord depuis la rue Rambuteau jusqu'aux boulevards Montmartre et Poissonnière, traversant trois quartiers — les Halles, le Mail, Vivienne — comme une colonne vertébrale de la rive droite. Son nom dit tout : c'est l'antique chemin qui menait au village et à l'abbaye de Montmartre, perchés sur leur butte. Ses anciens avatars, « rue de la Porte Montmartre » puis « rue Montmarat », rappellent qu'elle fut longtemps une voie de sortie de la ville autant qu'une rue intra-muros. Au n° 30, on peut encore déceler l'empreinte d'une tour de l'enceinte de Philippe Auguste (1190), et aux n° 71-82, la porte Montmartre de l'enceinte de Charles V s'ouvrit de 1380 à 1634 avant qu'une troisième porte, celle des Fossés Jaunes, ne lui succède plus au nord à partir de 1635.
La rue est pétrie d'histoires insolites. Au n° 10, un passage fut rebaptisé « passage de l'Égalité » pendant la Révolution — le genre de détail qui en dit long sur la fièvre du temps. L'adresse avait déjà son lot de pittoresque : une vendeuse des Halles y tenait boutique, si ressemblante à la sœur de Marie-Antoinette, Marie-Thérèse de Hongrie, que la reine en fut frappée. Au n° 15, c'est en 1577 que naît François Le Clerc du Tremblay, le futur père Joseph, l'« éminence grise » qui soufflera ses conseils à Richelieu depuis l'ombre. Et au n° 142-144, dans la nuit du 21 février 1673, le cortège funèbre de Molière passe — discret, presque clandestin, l'Église ayant longtemps rechigné à lui accorder une sépulture chrétienne.
Au XIXͤ siècle, la rue Montmartre devient une véritable rue de presse et de politique. Les journaux s'y succèdent à un rythme vertigineux : Proudhon y fait paraître Le Représentant du Peuple en 1848 (n° 154), La Marseillaise y installe sa rédaction comme organe officieux de l'Internationale ouvrière (n° 138), et Henri Rochefort y voit son Mot d'ordre interdit par le général Vinoy en mars 1871 (n° 148). Pendant la Commune, plusieurs feuilles y naissent et meurent en quelques numéros. Plus tôt, Raspail y préside un club révolutionnaire au n° 113 dès 1830, embryon de la future Société des Droits de l'Homme. Quant au n° 1, il porte la mémoire des violents combats de la Semaine sanglante, en mai 1871 — dernier soubresaut d'une rue qui, depuis des siècles, n'a jamais cessé de vibrer au rythme de Paris.