Histoire de la rue
La rue porte un nom qui résume à lui seul tout un siècle d'histoire financière et politique. Jacques Laffitte (1767-1844), fils d'un charpentier de Bayonne devenu l'un des banquiers les plus puissants d'Europe, habitait ici un hôtel particulier qui fut tour à tour salon d'opposition, antichambre du pouvoir et théâtre de sa propre ruine. Avant lui, la rue s'appelait rue d'Artois, puis rue Cerutti — du nom d'Antoine Cerutti, conventionnel et directeur de La Feuille Villageoise, mort aux numéros 1-3. Le soir du 10 août 1792, la foule révolutionnaire pillait au n° 27 l'hôtel du fermier général Laborde, enrichi notamment dans la traite des esclaves. La rue naît en plusieurs étapes : ouverte entre le boulevard des Italiens et la rue de Provence dès 1770, elle n'atteint la rue de Châteaudun qu'après une série d'ordonnances entre 1823 et 1826.
La rue des révolutions
En juillet 1830, c'est dans l'hôtel Laffitte que les députés de l'opposition se réunissent et rédigent le manifeste proposant la couronne au duc d'Orléans. Alexandre Dumas père s'y réfugie deux ans plus tard, lors des funérailles houleuses du général Lamarque. Laffitte meurt en 1844, ruiné, ses obsèques financées par souscription nationale. Entre-temps, au n° 17, la fille de Joséphine avait tenu salon sous l'Empire ; Joseph Fouché, voisin du n° 19, prenait la fuite pendant les Cent-Jours ; et George Sand recevait Frédéric Chopin — présenté par Liszt — dans son appartement des n° 21-23.
La rue des peintres
C'est pourtant comme capitale de l'art moderne que la rue Laffitte s'impose dans l'histoire. Claude Monet y naît en 1840 au n° 45. Les galeries s'y multiplient : Paul Durand-Ruel au n° 16 accueille la deuxième exposition des Impressionnistes en 1876, puis la septième en 1882 ; Ambroise Vollard ouvre au n° 34 en 1893 avant d'organiser au n° 41 la première grande exposition Cézanne en 1895 — un scandale. En 1901, au n° 6, Picasso rencontre Max Jacob lors de sa toute première exposition parisienne. Paul Gauguin, quant à lui, travaillait ici comme simple remisier avant que le voisinage des galeries ne le convertisse à la peinture. La rue fut aussi, aux n° 1-3, le lieu de la huitième et dernière exposition des Impressionnistes, et d'une rétrospective Georges Seurat organisée quelques mois après sa mort en 1891.