Nulle rue de Paris ne porte un nom aussi chargé de sacré et de sang mêlés. La rue Saint-Denis suit le tracé de l'antique chemin des Flandres — ce que le Moyen Âge appelait la Grant Rue ou grand'rue de Paris —, la voie par laquelle, selon la légende dorée, saint Denis lui-même aurait marché, tête entre les mains, depuis Montmartre jusqu'au lieu de sa sépulture. Qu'on y croie ou non, l'itinéraire est réel : pendant des siècles, c'est par ici que les corps des rois de France quittaient Paris pour rejoindre leur nécropole de Saint-Denis, sous des tentures noires et des torchères, au son des cloches. C'est aussi par ici qu'ils entraient vivants, en faste royal : Louis XI, Henri IV, Louis XIV, Charles X — chaque entrée solennelle était un spectacle total, la rue transformée en théâtre à ciel ouvert.
Au Moyen Âge, elle est la plus longue, la plus riche, la plus animée de la ville. Philippe II Auguste y ancre son enceinte dès 1190, avec une première porte Saint-Denis au niveau de l'actuel n° 135. Marchands de draps, bouchers, apothicaires s'y pressent. À l'église et au charnier des Saints-Innocents (n° 41), la vie et la mort cohabitent littéralement — les arcades du charnier abritent des étals de libraires et de marchands tandis que les fosses communes s'emplissent en dessous. Plus haut, au n° 237, une halte rituelle : les condamnés au gibet de Montfaucon y reçoivent trois pains et un peu de vin, « le dernier morceau du patient ». La rue est aussi le théâtre des guerres civiles : en 1358, Étienne Marcel tente d'y faire ouvrir la porte Saint-Denis à Charles le Mauvais ; en 1565, les Guise et le maréchal de Montmorency s'y affrontent à l'épée ; en 1569, Philippe de Gastine, condamné pour avoir célébré le culte réformé, est exécuté devant sa maison rasée — une croix de pierre marque l'infamie, et en 1571 la translation de cette croix suffit à déclencher des émeutes.
La Révolution s'empare de la rue avec la même intensité. Les sections révolutionnaires y tiennent leurs réunions — Mauconseil, Bonne-Nouvelle, du Ponceau —, Vergniaud y déjoue une manœuvre contre Louis XVI, et des hébertistes comme Jacob Pereyra y habitent avant la guillotine. La rue est aussi, plus discrètement, un berceau : Beaumarchais naît au n° 30-32 en 1732, Eugène Scribe au même endroit en 1791, et Jules Michelet au n° 224 en 1798. Casanova y loge en 1751 ; Vidocq au n° 8 en 1816. Le passage du Caire (n° 237-239), ouvert à la fin du XVIII° siècle, s'impose comme le plus long et le plus ancien passage couvert de Paris. Au fil des siècles, la Grant Rue n'a jamais vraiment cessé d'être ce qu'elle était au Moyen Âge : l'épine dorsale de Paris, où tout se négocie, se crie et se juge.