Histoire de la rue
Tout commence avec un bac. En 1550, avant qu'aucun pont ne relie cette rive à l'autre, un passeur traverse la Seine ici, transportant les matériaux destinés au chantier du château de la Tuileries. Ce bac modeste donne son nom à un chemin, d'abord désigné comme « grand chemin du Bac », « ruelle du Bac », puis « grande rue du Bac », avant que le tracé définitif ne soit stabilisé entre 1600 et 1610. Quand le pont Royal sera construit en aval, le bac disparaîtra — mais le nom, lui, restera.
La rue s'impose vite comme une artère de premier plan de la rive gauche, et les grands noms s'y succèdent à un rythme qui donne le vertige. Charles de Baatz d'Artagnan, le vrai mousquetaire dont Alexandre Dumas brodra la légende, habite au n° 1 de 1659 à 1673 ; les mousquetaires gris casernent aux n° 13–17, immeuble que Dumas situera avec une belle liberté chronologique. Quelques décennies plus tard, Mlle Clairon — la grande tragédienne — mène au n° 34 une liaison orageuse avec le comte de Valbelle. Au n° 94, Germaine de Staël tient de 1786 à 1798 l'un des salons les plus courus d'Europe ; en 1791, ce même salon devient le foyer du parti fayettiste, fraction des Feuillants, au cœur de la tourmente révolutionnaire. Condorcet, La Fayette, Narbonne y croisent Talleyrand et l'ambassadeur de Suède Erik Magnus de Staël-Holstein.
La rue du Bac traverse la Révolution sans perdre son énergie politique. En 1799, le Club du Manège s'y replie après une dénonciation avant d'être fermé en août. En 1803–1804, c'est au n° 98 que Cadoudal organise son complot contre Bonaparte. Sous l'Empire, Fouché en disgrâce s'y réfugie aux n° 28–36. La Restauration y voit s'installer Chateaubriand au n° 27–31 (1815–1818), puis au n° 120 où Lamennais vient le trouver en 1834 et où l'écrivain s'éteindra le 4 juillet 1848. Cette même année 1848, la rue vibre de clubs en tous sens : révolutionnaires, cléricaux, réactionnaires se disputent l'espace au n° 75, microcosme saisissant de la République en gestation. Entre-temps, Camille Corot y est né en 1796, Laplace y est mort en 1827, et un certain Simon Mannoury au n° 29 inventait dès 1816 la vente à prix fixe et les « soldes » — révolution commerciale discrète mais durable, bien avant que Boucicaut n'en tire la gloire.