C'est en 1670 que naît, sous l'impulsion du grand voyer Le Nôtre, cette percée monumentale qui prolonge la perspective des Tuileries vers le couchant. D'abord simple allée du Roule, puis avenue de Neuilly, elle ne porte officiellement le nom de Champs-Élysées — emprunté aux bienheureux séjours de la mythologie grecque et romaine — qu'à compter du décret du 2 mars 1864. L'image pourtant s'était imposée bien avant dans la langue courante : ces prés humides et boisés, à peine aménagés, évoquaient naturellement un paradis champêtre aux portes de la ville. À son extrémité orientale, la place de la Concorde ; à son extrémité occidentale, la place Charles-de-Gaulle et l'arc que Jean-François Chalgrin commence à dessiner sous l'Empire. Entre les deux : 1 910 mètres, 70 mètres de large, et deux siècles d'histoire accumulés.
Avant d'être le boulevard du luxe et du spectacle qu'on connaît, l'avenue est un terrain d'expériences. En 1792, on y tente la toute première expérimentation du télégraphe — installation aussitôt détruite une nuit par des riverains patriotes persuadés qu'elle sert à communiquer avec l'ennemi. En 1794, François Coopman transforme la Folie Beaujon en parc d'attractions ; Michel Ruggieri y ajoute des illuminations et des feux d'artifice, puis en 1817 surgissent des montagnes russes de 26 mètres qui font morts et blessés. Le 31 mars 1814, les cosaques y campent, leurs bivouacs brûlant entre les platanes pendant que leurs chevaux paissent tranquillement là où les Parisiens se promènent d'ordinaire. En 1830, c'est ici que se rassemblent vingt à trente mille hommes décidés à marcher sur Rambouillet pour contraindre Charles X à abdiquer.
Thomas Jefferson y habite de 1785 à 1789 en qualité d'ambassadeur des États-Unis ; Balzac s'y cache en 1837 pour échapper à ses créanciers ; Charles Dickens y séjourne brièvement en 1855–1856 ; Émile de Girardin y tient domicile pendant un quart de siècle. En 1840, Adolphe Sax, musicien au Jardin d'Hiver, invente au n° 33 l'instrument qui portera son nom. En 1855, un certain Giovanni Pianori tire deux coups de pistolet sur Napoléon III qui se promenait à cheval — et le rate. En 1903, Alberto Santos-Dumont pose son dirigeable n° 9 devant sa porte, salué par les badauds comme un prodige ; en 1907, Pathé ouvre au n° 90 la première salle de cinéma de Paris. Et le 13 février 1917, c'est dans cet appartement du n° 103 que la danseuse Mata Hari est arrêtée, transformant la légende en tragédie.