Le boulevard Saint-Michel est né d'une décision de Napoléon III et du baron Haussmann : un décret du 11 août 1855 ordonne son percement entre la place Saint-Michel et la rue Cujas ; un second décret, du 30 juillet 1859, prolonge le tracé jusqu'à ce qui deviendra l'avenue Georges Bernanos. Trente mètres de large, près de quatorze cents mètres de long — une saignée lumineuse à travers la rive gauche médiévale. Le boulevard s'appelait d'abord boulevard de Sébastopol Rive Gauche, écho militaire de la guerre de Crimée, avant de prendre en 1867 son nom actuel, tiré du pont Saint-Michel qu'il rejoint à son extrémité nord.
Mais l'histoire du sol sur lequel il repose est infiniment plus ancienne. Sous les dalles du « Boul' Mich' » dort une ville entière. Au n° 23, les thermes gallo-romains de Cluny — élevés entre le IIe et le IVe siècle — ont abrité sous leurs voûtes de briques les légionnaires de Lutèce, puis les veuves des rois francs vêtues de blanc. Plus loin, au n° 61, subsistait jadis un vestige unique du Forum de Lutèce, incendié en 197 lors de la répression sanglante des partisans de Clodius Albinus par Septime Sévère — le reste ayant disparu sous un parking moderne, comme le signale amèrement Théodore Vacquer, l'archéologue qui cartographia ces ruines au XIXe siècle. Aux n° 32–38, les fouilles ont mis au jour un odéon du début du IIe siècle, soixante-douze mètres de large : l'empreinte d'une capitale provinciale qui ne manquait pas d'ambition.
Le boulevard devient sous le Second Empire et la IIIe République un carrefour intellectuel et politique d'une intensité rare. Au n° 28, le cercle des poètes Zutiques se réunit en 1871 : Arthur Rimbaud y loge, y écrit le Sonnet des voyelles, et griffonne un quatrain scatologique sur le mur des cabinets du n° 20 — geste de potache génial qui résume à lui seul l'esprit frondeur du lieu. Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Germain Nouveau, Raoul Ponchon, Jules Vallès — la bohème poétique et militante gravite ici. La Commune de Paris y laisse aussi ses traces de sang : une barricade tenue par douze hommes dont Eugène Varlin au n° 28 ; des réunions de dirigeants communards au n° 1 ; et, place Saint-Michel, la vision sinistre de cadavres de Fédérés aux bouteilles enfoncées dans la bouche par les Versaillais. Le boulevard, inauguré dans la pompe impériale, était déjà, moins de vingt ans plus tard, un théâtre de résistance et de deuil.