Histoire de la rue
La rue Saint-Martin est l'une des plus anciennes artères de Paris : elle suit, sur la rive droite, le tracé de la grande voie romaine remontant vers le nord, et un cimetière gallo-romain découvert à hauteur du n° 78 atteste d'une occupation dense dès les premiers siècles. Son nom vient du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, fondé par Louis VII le Jeune et devenu l'un des plus puissants monastères clunisiens de France — aujourd'hui reconverti en Conservatoire des Arts et Métiers (nos 270–292). La légende veut même que saint Martin, de passage à Lutèce entre Trèves et Tours, y ait accompli un miracle, et qu'un oratoire ait été élevé en ce lieu dès l'époque gallo-romaine. Le prieuré garde, dans son église, l'un des premiers monuments parisiens à voûtes en ogive (vers 1130–1140), et sa tour d'enceinte, érigée vers 1140, servit tour à tour de prison monastique puis royale — jusqu'à 180 filles publiques y furent enfermées sous la Régence, certaines mariées de force et déportées en Louisiane pour peupler la Nouvelle-Orléans.
La rue elle-même a porté bien des noms avant d'être unifiée par décision ministérielle du 18 février 1851 : la partie basse s'appelait rue Planche-Mibray, la section centrale rue des Arcis (ou des Arsis, des Ars, de l'Archet-Saint-Merri), et le tout se prolongeait sous le nom de rue Saint-Martin-des-Champs. Un archet médiéval, vestige de l'enceinte du XIe siècle, jouxtait encore l'église Saint-Merri en 1157, et la première porte Saint-Martin de l'enceinte de Philippe Auguste se dressait vers le n° 199 à partir de 1190. La rue concentrait au Moyen Âge une vie musicale intense : la Confrérie des ménétriers, installée aux nos 168–170 dès 1329, y louait musiciens et artistes jusqu'à sa dissolution en 1776.
La Révolution transforme radicalement la rue. L'ancien prieuré devient manufacture d'armes en 1792 — on y proclame « la patrie en danger » — avant que la Convention ne l'affecte en 1794 au tout jeune Conservatoire des Arts et Métiers. C'est ici que le curé rouge Jacques Roux, vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs, tonne contre les accapareurs et les agioteurs avant d'être arrêté deux fois en 1793. En juillet 1789, c'est sur cette rue que la foule brandit la tête de Foullon devant son gendre Bertier de Sauvigny, avant de le mener à son tour à la mort. Plus tard, la salle Molière au n° 159 — théâtre des Sans-culottes puis des Variétés étrangères — incarne à elle seule la fébrilité culturelle et politique du quartier. Lors des insurrections du XIXe siècle, insurgés de 1832, hommes de la Société des Saisons, puis fédérés de la Commune y croisent les noms de Barbès, Ledru-Rollin et Victor Hugo, qui sauva au passage la fontaine du Vertbois (1712) de la démolition.