Boulevard Edgar Quinet
Histoire de la rue
Le boulevard Edgar Quinet est né d'une décision administrative de l'Ancien Régime : une ordonnance du Bureau des Finances du 16 janvier 1789 ordonne son ouverture. Longtemps appelé boulevard de Montrouge, il longe la rive sud du cimetière du Montparnasse — et c'est cette proximité permanente avec les morts qui donne au boulevard son caractère singulier, entre vie de quartier animée et mémoire enfouie. C'est seulement en 1879 qu'on lui attribue le nom d'Edgar Quinet (1803-1875), écrivain républicain et représentant du peuple : le choix n'est pas anodin, intervenant à l'heure où la IIIe République naissante rebaptise Paris à ses couleurs.
Avant même les haussmannisations, l'axe portait en lui toute la complexité de la frontière parisienne. Aux numéros 54-56 se dressait la barrière du Montparnasse, l'une des entrées du mur des Fermiers généraux dessiné par Claude-Nicolas Ledoux — ce mur que le peuple abhorra tant. À l'angle opposé, un vieux moulin du XVIIe siècle, propriété des frères de la Charité, s'était mué en cabaret fréquenté par des étudiants disciples du jésuite Molina. Plus tard, un marché aux chevaux jouxtant un marché aux fourrages anima le boulevard entre 1829 et 1870, rappelant que Montparnasse restait alors une frange semi-rurale de la capitale.
Mais c'est le cimetière du Montparnasse (no 3) qui absorbe l'essentiel de la mémoire du boulevard. Les tombes s'y accumulent comme un Who's Who des lettres, des sciences et des combats politiques : Jean-Baptiste de Lamarck, Charles Baudelaire (dont la tombe accueille aussi sa mère et son beau-père le général Aupick), Pierre-Joseph Proudhon, François Rude, Théodore de Banville, Jules Dalou contraint à l'exil après la Commune… En 1831, les obsèques de l'abbé Grégoire, privé de sacrements par l'archevêché, déclenchent une manifestation devant les grilles. En 1871, la Semaine sanglante ensanglante le cimetière lui-même : des fédérés y sont massacrés et inhumés à la hâte — 1 684 inhumations selon les registres —, et un monument leur sera élevé.
Le boulevard ne se résume pourtant pas à ses morts. Dans les années folles, Chaïm Soutine habite successivement aux numéros 26-28 puis au 9 ; André Malraux et sa femme s'installent au 39 à leur retour d'Indochine ; et au 60, des artistes proclament en 1923 la facétieuse « principauté de Montparnasse », promue « République » trois ans plus tard. Louis Aragon, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre gravitent à leur tour dans ce quartier qui a fait de la mort et de la création un voisinage presque naturel.